Le ridicule comme séduction

Il était 14h. Nous étions samedi. Un samedi un peu particulier. Nous avions rendez-vous, à 14h30, pour boire un verre. Situation des plus banales, mais quelque peu stressante. C’était notre premier rencard, évidemment que c’était stressant.

Alors, comme à mon habitude, c’est à la dernière minute que j’entrepris de me préparer. Une tenue simple, très simple. Un haut fluide blanc, un jean noir – qui me compressait atrocement mais faisait ressortir mes fesses presque invisibles – et des escarpins dorés pour la touche d’élégance. Comment m’as-tu trouvée ? Quelle a été ta première impression ? As-tu remarqué cette faiblesse en moi ? As-tu remarqué que j’étais mal avec mon corps, avec moi-même ? Je crois que tu as fait abstraction, oui, je crois que tu as surtout vu ce sourire forcé, cette démarche confiante, cette tête haute que je m’efforçais de garder, le balancement de mes bras qui, au rythme de mes pas, me donnait une vive allure. Je crois que tu as vu ce que tout le monde voit : une femme sûre d’elle, sûre de son pouvoir de séduction.

Pourtant, cette femme, au caractère si bien trempé, n’avait rien à voir avec celle que j’étais au fond de moi. Et tu t’en es rendu compte très rapidement, bien avant qu’on emménage ensemble. Mais tu ne m’as jamais dit ce que tu avais pensé de moi. Tu n’en n’avais peut-être rien pensé, finalement. Tu ne t’es jamais vraiment attaché à l’apparence : ni la tienne, ni celle des autres. Et je l’ai su dès le premier jour.

Tu es arrivé avec un jean délavé, qui t’allait un peu grand, tu ne semblais même pas t’en rendre compte. Tu portais un tee-shirt, fraîchement repassé, mais légèrement troué. J’aurais pu te prendre pour un étudiant, avec ton sac à dos presque vide. Mais tu étais là, devant moi, le même que sur les photos, et tu avais cette allure qui te définissait complètement. Nous nous sommes regardés, longuement, à 10 mètres l’un de l’autre, comme si le temps avait soudainement disparu, comme si plus rien n’existait autour. Tu avais cette barbe de trois jours, qui t’allait si bien. Tu avais les yeux à peine réveillés. Tu semblais t’être extirpé de ton lit en vitesse, et le vent bataillait tes cheveux à peine coiffés. Pourtant, tu étais beau. Et tu étais là, vraiment là. Mais t’avais au coin de la bouche la mousse du café au lait.

Cette mousse, si subtile, à peine remarquable. Cette mousse, que je ne pouvais m’empêcher de regarder lorsque tu me parlais. Et je n’avais pas dit un mot, parce que tu paraissais si à l’aise, si bien ici, avec moi, que pour rien au monde je n’aurais brisé cette aisance, cette confiance. Tu étais tout mon contraire, et c’est ce jour là, que j’ai compris le sens de la vie. Ma vie.

Ce jour là, j’ai eu ce déclic. Ce jour là, je me suis promise d’être enfin à l’aise avec moi-même, bien dans mes baskets comme tu l’étais. Ce jour là, j’ai décidé que les gens m’aimeraient pour ce que je suis, et non pour mon image, biaisée, erronée, surjouée. 

Parce que moi, si différente de toi, si attachée à l’apparence, je t’ai aimé pour ce que tu étais. Je t’ai aimé pour tes défauts, tes ridicules. Alors à mon tour, j’ai décidé que je voulais qu’on m’aime pour ces petites fails de la vie. Et j’ai su que la séduction pouvait être naturelle. J’ai su, que même les choses les plus banales et un tant soit peu risibles telle que la mousse du café au lait restée au coin de tes lèvres, pouvaient séduire. 

Et à partir de ce jour, je t’ai aimé pour la personne que tu es, et que je suis devenue. 

– END –

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier des Jolies Plumes. C’est mon tout premier. Chaque mois, un thème nous est donné, et à nous de laisser divaguer notre imagination. Pour le mois de septembre, le but était de border quelque chose avec cette phrase : « Mais t’avais au coin de la bouche la mousse du café au lait »

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